10 mai 2008

L'indicatif et le performatif

L'indicatif et le performatif

par Mezetulle

Après une longue léthargie passée dans la privation, La Choule, fuyant les pluies et la froidure du grand Sud (je ne plaisante pas, 10° dans l'Ariège et ciel plombé), entre dans l'ambiance parisienne estivale (26° à Paris), ferme les persiennes afin d'éviter un terrible soleil plombant et savoure la pénombre... pour se réveiller devant un programme de télé enfin regardable.

Montauban-Perpignan. C'est presque trop pour une reprise, cette overdose de drops, de retournements, de phases de jeu intenses et vacillantes, de ballons cachés qui progressent là où on ne croit pas qu'ils sont.... J'en ai le vertige, c'est très bon mais c'est fort, ça devrait se goûter à la petite cuillère et voilà que j'en reçois de pleines louches. Et comme si ça ne suffisait pas, je prends aussi une leçon de philosophie du langage.

Dans les tribunes montalbanaises, nulle inscription provocatrice ne vient rabaisser l'adversaire - mais ça c'est normal dans un stade de rugby. Il y a mieux : nulle inscription glorificatrice ne vient célébrer banalement et bêtement l'équipe au maillot vert, car le raffinement supporter atteint à Montauban un sommet logico-philosophique par une tautologie autoréférentielle qui me laisse un moment perplexe. A la fois comique et impérieuse, une banderole verte medium_Montauban80.jpgprécise savamment : "Ici, c'est Sapiac !", comme si les spectateurs présents et leurs visiteurs ne le savaient pas....

Mais non, que je suis bête : la banderole ne s'adresse pas à ceux qui sont là, mais à ceux qui, comme moi, sont le nez collé à leur écran de tv, dans l'indistinction de toutes les vertes pelouses, et donc il importe de préciser que ce n'est pas n'importe quel vert. C'est celui du stade Sapiac à Montauban, lieu singulier : vous y êtes, vous pouvez le regarder, nous voir, vous y voir (1).medium_MagrittePipe.jpg

Plus que devant le célèbre tableau de Magritte "Ceci n'est pas une pipe", on se croirait dans un chapitre de la Poétique d'Aristote expliquant le plaisir qu'on a à identifier les personnages au théâtre : "celui-là, c'est lui !", jubilation de l'enfant découvrant l'ivresse de l'indicatif dans un geste gratuit - "ça, c'est ça".

On m'avait bien dit que le rugby est un sport parlé. Justement, voilà que j'entends l'arbitre déclarer, désignant ce qui se passe sur le terrain : "c'est un ruck !" Et le commentateur se régale à expliquer pourquoi il dit ça, et ce qui se serait passé s'il ne l'avait pas dit. La déclaration de ruck n'est pas une sanction, ce n'est pas une indication, ce n'est pas non plus une décision : c'est un acte de jeu qui se dit en se faisant et qui se fait en se disant.

Tandis que les tribunes parlent à l'indicatif, l'arbitre parle au performatif.

1 - Renseignement pris sur le web, on trouve une explication bien décevante : il existe un blog d'école primaire qui s'intitule "Ici, c'est Sapiac", et ce sont peut-être ces charmants bambins qui ont fabriqué la banderole. N'empêche que l'étrange effet-tautologie de l'indicatif en autoréférence se produit quand même !

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23 mars 2008

Gros comme un éléphant et subtil comme un passé antérieur

Gros comme un éléphant et subtil comme un passé antérieur

 par Mezetulle

La Choule est assez bon public et revient du Stade de France avec un sentiment différent de ce qui s'écrit çà et là chez les "connaisseurs", et notamment sur les forums très select et magnifiquement grincheux par principe de Rugbyrama.

Un "non-match à oublier" une "mascarade", cette rencontre entre le Stade français et le Stade toulousain du 22 mars qui se solde par une défaite remarquable du Stade toulousain 29 à zéro ??? Nullement. Malgré une balle glissante, malgré medium_22032008_014_.jpgune pelouse détrempée et une giboulée glacée qui a accueilli le coup d'envoi, on a vu de belles choses : du mouvement, du jeu, de la variété, des Parisiens remontés, acharnés à conquérir, au-delà de la victoire, le bonus offensif. Une équipe toulousaine nullement diminuée, nullement composée de seconds couteaux comme cela a été répété à l'envi et si dédaigneusement ces jours derniers, et parfaitement au point techniquement, notamment en mêlée et en touche.

Manque d'envie de la part des rouge et noir tout simplement : cela crevait même les yeux d'un gogo de Parisien qui n'y connaît rien et qui, c'est connu, se fait attraper par les cotillons guazziniens.... cela se voyait aussi gros que l'éléphant rose qui a défilé, avec les medium_22032008_006_.jpgmasques vénitiens sur échasses, avant le match (voir l'album). Je m'en tiens à cette explication "naïve" : après tout c'est celle que Guy Novès avance et c'est la plus vraisemblable.

Faisant un petit tour sur le magnifique site du Stade toulousain, j'y trouve le plus beau récit du match, qui surpasse de loin tout ce qui se fait ailleurs. Il faut absolument aller lire ça, un exemple parfait de narration. Les Diafoirus de la pédagogie moderne peuvent en prendre leçon, eux qui, pour cesser d'enseigner la langue belle et forte, demandent régulièrement dans leurs rapports "à quoi peut bien servir le passé antérieur" et autres subtilités dont un "gamin d'aujourd'hui" n'a nul besoin, qu'il n'entendra jamais : il serait donc urgent de cesser de les lui apprendre.

A quoi peut bien servir le passé antérieur? Mais à lire un compte rendu de match sur le site du Stade toulousain, lequel retrace comment "après que Jeanjean eut été rattrapé " (et à la voix passive s'il vous plaît !!), le ballon "sortait" et fut recueilli par Blin qui marqua un essai ! A comprendre comment, de façon assez surprenante, on peut enchaîner ici un passé antérieur (événement ponctuel) avec un imparfait (action plus longue) - ce qui est aussi une intellection du rugby, seul sport où le ballon peut mettre un certain temps à "sortir" !!! A lire, en outre, quelques romanciers, poètes, fabulistes et autres rêveurs qui croient qu'une langue ne se réduit pas à un idiome parlé par des idiots bornés aux utilités immédiates. A savoir déployer les temporalités et les causalités, à ne pas s'effaroucher devant la conjugaison anglaise pas plus ni moins subtile que celle-ci. A dire, à lire et à penser ...

Mais à quoi bon répondre, puisque la question, ramenée à sa formulation essentielle et abjecte, contient la réponse : à quoi bon embarrasser le bon peuple de telles subtilités?

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20 février 2008

Carpe diem

Carpe diem. Heureux ceux qui ont appris à lire dans Horace

 par Mezetulle

 "Cueille donc le jour présent, sans trop te fier au lendemain". Que vient faire ici la célèbre citation de l'Ode à Leuconoé d'Horace ? Mais exactement ce qu'elle fait, tatouée sur les reins de Trevor Hall, le 7 du Biarritz Olympique qui, se faisant passer un petit coup de massage-gel aérosol vendredi dernier lors du match contre Montpellier, a medium_Horace3.jpgcomplaisamment laissé le soigneur remonter son maillot sous la caméra de Canal +, me laissant juste le temps de reprendre mon latin... Carpe diem, oui oui, c'est bien ce que j'ai lu, je n'en croyais pas mes yeux... Et l'équipe du BO l'a bien cueilli, ce jour de victoire, comme une fleur sur la pelouse de Montpellier.

Je n'y serais pas revenue si, ouvrant ce matin Le Parisien, je n'avais encore rencontré la citation, à peine voilée, dans les déclarations de Morgan Parra le nouveau demi de mêlée du XV de France, et sans l'accompagnement ordinaire du contresens jouisseur qui, encouragé par une lecture hâtive de Ronsard, la déforme trop souvent. Au contraire, la voilà reprise et assaisonnée comme il convient à la belle sauce antique du "kairos" (l'occasion à saisir et qui ne repassera pas):

Là on me donne ma chance, à moi de la saisir pour l'affirmer. Je prends chaque jour comme un nouveau bonheur.

Et on a même une variante sur Rugbyrama :

Moi, je prends les choses comme elles viennent, je profite du plaisir et du bonheur que me procurent ces moments.

Tout l'esprit du jeu est là, dans cette saveur du présent qui s'offre et qu'il ne faut pas laisser fuir en s'empoisonnant à la coupe du tourment possible à venir. C'est tout ce qu'on lui souhaite: cueillir, avec la toute jeune équipe, ce 23 février contre l'Angleterre sur la pelouse du Stade de France, et si possible nous offrir le bouquet du beau jeu qui pense d'abord à lui-même. Heureux ceux qui ont appris à lire dans Horace. Et qu'on puisse continuer la lecture des poètes avec Corneille :

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.

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10 février 2008

Saturne, un dieu fort inquiétant

"Il porte un joli nom, Saturne, mais c'est un dieu fort inquiétant"
Réflexion (encore) sur le temps

 par Mezetulle

Avant de regarder un match de l'équipe de France, je prends mes précautions en faisant une petite heure de cardio-endurance. D'abord ça me déculpabilise : je ne suis pas une sportive en chambre, et je peux tranquillement medium_elliptique.jpgavaler un peu de malbouffe comme il sied pendant le match, le derrière vissé sur mon canapé. Mais surtout,  j'ai pris cette habitude salutaire à force de regarder les matches du Stade français, horripilants et délicieux tellement ils sont incertains et victorieux de justesse en dernière minute. Pas besoin, comme le dit Brassens, de traverser des "équinoxes funestes" pour que "le petit bout de coeur qui me reste" (ou plutôt que mes chouchous me laissent) batte la breloque: il suffit de regarder le chrono. Les dix dernières minutes surtout.

France-Irlande samedi 9 février. Ma séance de cardio semble bien être une précaution inutile cette fois. Voilà que, souverains en habileté, servis par une double paire de chaussures orange, même qu'on aurait dit les ailes de Mercure multipliées par deux, la partie aérienne et flamboyante des dieux de l'Olympe en maillot bleu nous installe sur un nuage à la mi-temps avec une très confortable avance au score. Ouf mon coeur on peut rester calme.
Sauf que la partie terrestre et infernale des mêmes dieux fait défaut au cours de la deuxième période : les cartouches de l'habileté ne peuvent être tirées que si le soubassement de la force et de la persévérance (version morale de la force) tient jusqu'au bout. Sans Vulcain, sans Pluton, sans Neptune et leurs ministres obscurs, Mercure, Minerve et Jupiter lui-même sont impuissants. Et c'est là que le retour des dieux de la première génération risque d'être fatal sous la conduite du terrible Chronos (Saturne en latin), le temps qui dévore ses enfants. Le chrono, transformé en machine à dévorer les pointsmedium_SaturneCourteysEcouen.3.jpg d'avance allait-il transfigurer les diables verts irlandais en titans ? Non, mon coeur, mais tout de même, cinq minutes de plus et on était mal, non ?
Les Anglais, ce dimanche, ont eu quelques sueurs froides aussi, grignotés sur la pelouse du stade Flaminio à Rome par un Chronos qui commençait à pousser les Azzuri...

Voilà pourquoi, lorsque (dans ma première vie) j'étais professeur, je prenais soin, en faisant passer un examen oral, d'observer rigoureusement le temps limité de l'épreuve: vous n'imaginez pas le nombre de bêtises qu'on peut faire dire à un élève, surtout s'il est brillant, rien qu'en medium_chronosGoya.jpgpoussant un peu le chrono...

Imaginons maintenant un match qui durerait tout le temps, sur un terrain sans limites, un jeu qui ne s'arrêterait pas, une pièce de théâtre dont on ne verrait pas la fin, comme ce terrible et bien nommé Outrage au public de Peter Handke. Outrage absolu : à l'habileté, à la force elle-même, et à la liberté.

Et comme le dit encore le poète "Il porte un joli nom, Saturne, mais c'est un dieu fort inquiétant".

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03 février 2008

Réflexion sur la certitude et la sûreté

Réflexion sur la certitude et la sûreté (France-Ecosse 3 février 08)

 par Mezetulle

Pour un coup d'essai, ce fut un coup de maître, ce premier match du nouveau XV de France à Murrayfield remporté largement 27 à 6 ! Une rencontre ouverte, alerte, du jeu, beaucoup de jeu. Et surtout, au-delà et même avec quelques fautes, de l'allant, de la confiance, de la cohésion. Aucune crispation, à peine un peu de fébrilité... juste un peu chez les "vieux" bien entendu, qui ont sans doute des souvenirs cuisants de stress, mais on pardonne à Elissalde ces deux pénalités manquées. On aurait dit qu'ils jouaient ensemble depuis plusieurs mois...

Ce qui me semble le plus caractéristique de cette entrée remarquable sur le terrain de la certitude est le comportement de la mêlée bleue. A la fois étonnant et rassurant : plus que bousculée tout d'abord, jusqu'à perdre un ballon sur introduction française, elle s'instruit elle-même de ses faiblesses, de ses dérapages, de ses erreurs et parvient à inverser la tendance en devenant puissante, dominatrice, sûre d'elle-même. Même si le "coaching" y est pour beaucoup, l'effet est tout de même présent : les néobulls, relevés par les paléobulls, ne peuvent, ne doivent que faire mieux.

medium_Taureau.jpgOn dit que le toro de corrida apprend tout en vingt minutes, il devient alors presque humain, pervers, retors, hésitant, et retarde ses actions : ayant perdu la sûreté de la bête, il est exécuté.

Les néo- et paléobulls de la mêlée bleue apprennent tout d'eux-mêmes et des autres en une moitié demedium_Melee.3.jpg mi-temps (si je calcule bien, ça fait aussi vingt minutes). Mais c'est, tout au contraire, pour chasser l'angoisse sans tout à fait l'abolir, prendre conscience de leur puissance et, toute fragilité surmontée, en relevant de leurs erreurs comme on revient immunisé d'une maladie, pour conquérir la sûreté d'une presque-bête dans sa variante hautement humaine, qui s'appelle la certitude. Aussi on leur souhaite longue vie, comme à la balle qu'ils font vivre. 

P.S. J'avais bien dit que, entre le cognac et le whisky, mon choix était fait ! Sauf que, partant pour Londres demain pour 3 jours, je ne pourrai que savourer ce bon début de Tournoi dignement dans un pub.

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26 janvier 2008

Une petite fille dans un monde de brutes?

Une petite fille dans un monde de brutes ? Auch-Toulouse, 25 janvier (3-34)

Sous la lumière crue des projecteurs, une petite fille hors d'haleine traverse dans sa longueur un terrain où s'affrontent des grands garçons autour d'un ballon.... Apeurée ? Esseulée et abandonnée par des parents indignes sur une pelouse de brutes où elle n'a que faire - et en nocturne en plus? Mais non, vous n'y êtes pas : on est à Auch, sur un terrain de rugby, ne vous faites pas de mauvais sang.

medium_SupportersViolents.jpg C'est la fin du match, les supporters (de Toulouse ? d'Auch ? ah voilà bien encore une question de f.. ooteux...) envahissent le terrain. De plus le match n'est pas vraiment fini, l'aire sacrée hors temps et hors espace vient d'être violée par des enthousiastes peu regardants sur les règles. Ce devrait être le moment de tous les dangers, d'autant plus que l'équipe qui reçoit subit une large défaite. medium_Sablier.2.jpg

Sauf que c'est du rugby, et que c'est comme au théâtre, comme au concert, comme à l'opéra : il y a un temps formel et un temps objectif et parfois ça s'emmêle un peu les pinceaux en un moment qui, redoutable en principe, est ici délicieux. Le temps formel, celui des chronos, est épuisé : la sirène a annoncé la fin des 80 minutes. Toulouse a largement gagné de toute façon. Mais le temps objectif, celui de l'action, est en cours : l'arbitre n'a plus d'yeux que pour devenir spectateur, pour subir à son tour la loi du jeu, de ce qui se passe vraiment. Car l'action en marche, comme toujours, est grosse d'un essai, elle n'est pas finie et elle est désormais seule maîtresse du temps (1).

Et voilà-t-il pas justement que l'essai d'après-dernière minute est marqué par les visiteurs. La messe est archi-dite, non ? Comme les auditeurs enthousiastes d'un concert qui n'attendent pas le silence après la dernière note pour applaudir, une partie du public envahit le terrain. Notons bien que c'est pour applaudir les visiteurs victorieux et les vaincus qui se sont si bien défendus, et les petites filles ne sont pas les dernières dans cet exercice chaleureux. Mais attendez, tout de même, il y a la transformation ; même ultra-facile, elle pourrait être manquée.

Le moyen de virer les supporters indiscrets d'un terrain de jeu de balle collectif ? Appeler la police ? Mais non, vous n'y êtes pas, on est à Auch, sur un terrain de rugby, et il y a des petites filles qui sautillent sur la pelouse, c'est normal. Il n'y a qu'à leur dire : attendez, ce n'est pas fini, il y a la transfo, poussez-vous un peu. Quelques index pointés avec le sourire suffiront, tout le monde comprend au quart de tour et pivote à toute vitesse pour rentrer en courant dans le monde profane, au-delà de l'enceinte sacrée encore quelques secondes.

Le temps de cette course ajoute une troisième temporalité à celles que j'ai déjà repérées ; à quoi se mesure ce troisième temps de l'emmêlage des pinceaux, hors temps, mi-profane mi-sacré ? A la vitesse des jambes d'une petite fille de six ans, folle de joie, traversant un terrain de rugby dans sa longueur pour ne pas transgresser la règle plus longtemps... et pour voir une transfo en suspens.

Merci au cameraman de Canal+ d'avoir montré ce moment à la fois dérisoire, drôle et édifiant : après cela, qu'on ne vienne plus me dire que le rugby est un sport de brutes.
Au fait, l'essai d'après-dernière minute fut transformé. Maintenant je sais pourquoi on attend toujours un peu avant de frapper au but, dans un moment d'après-dernière minute où tout est pourtant déjà joué : pour que les petites filles de six ans terminent leur course.

1 - Sur la temporalité du rubgy, lire aussi sur ce blog :  Bourgoin essouffle le temps et France-Ecosse, hymne à Saturne.

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20 janvier 2008

Un rugby blues spectral joué par des ectoplasmes bodybuildés

Un rugby blues spectral joué par des ectoplasmes bodybuildés
(sur un article de Robert Redeker)

 par Mezetulle

Je viens de lire un article de Robert Redeker paru dans la dernière livraison de la revue Les Temps modernes (n° 645-646, déc. 2007) intitulé "La Coupe du monde hantée par les spectres du rugby".  Réfléchissant sur une "mutation dont le sport a été l'objet ces deux dernières décennies" - c'est-à dire, à travers sa professionnalisation et ce qu'on medium_TempsmodernesJan08.GIFpourrait appeler une sorte de gladiatorisation, la disparition du jeu et sa dévoration par le sport-spectacle lourdement sponsorisé et manipulé par l'univers marchand -, Redeker propose une analyse sombre de la dernière Coupe du monde. Le rugby est, selon lui, le dernier produit un peu frais que le marketing sportif s'est mis sous la dent pour le placer en tête de gondole d'un supermarché où il ne pourra que se frelater et perdre toute sa saveur. Témoin, l'alignement des gabarits sur celui d'un superjoueur "robocop" en lequel on ne peut plus se reconnaître.

La problématique des relations perverses entre jeu et sport (1) est mobilisée pour conduire à une conclusion déprimante qui convoque des ectoplasmes bodybuildés sur le terrain :

Ce qui jusqu'il y a une vingtaine d'années n'était qu'un jeu sans prétentions, un sport amateur, est devenu un sport important. Dévoré par l'esprit de sérieux engendré par les enjeux économiques, les investissements financiers, l'obligation de faire de l'audimat [...], le rugby vient de subir une funeste mutation. Pendant cette coupe du monde, l'amateur nostalgique et éclairé n'aura pu voir que des spectres. [...] Plus le rugby s'intègre au télé-spectacle mondial, plus il se peuple de fantômes.

Même si on n'est pas d'accord sur toute la ligne ici avec Robert Redeker, même si la supportrice du prétendu "rugby-paillettes rose vif" que je suis en prend pour son grade, même si on retrouve avec un peu d'agacement les soupirs du "tout-fout-le-camp" cher au rugby-blues, c'est toujours un plaisir de lire ses textes musclés, exaltants et dépressifs à la fois. Ce n'est pas son moindre mérite que de rappeler fortement que, un peu comme la danse, le sport consiste avant tout à bouger pour rien. 

1 -Je me permets de renvoyer à un article sur ce sujet publié dans mon blog principal : Sport, jeu, fiction et liberté: W de Georges Perec.

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06 janvier 2008

A coeur ovale, le rugby du commencement

Le rugby du commencement : A Coeur ovale, de Christian Jean et Thomas Bianchin (1)

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Des marmousets cramponnés, crottés jusqu'aux yeux et habillés en clown Auguste... Ils ont la peur et la gloire au ventre. Les matins acides de matches, ils s'arrachent à leurs peluches douillettes pour être des héros tremblants, pour entrer dans des vestiaires rudes et chaleureux, pour avaler ce qui ne passe pas. Ce qu'ils redoutent le plus est aussi ce qu'ils désirent le plus.

Au coeur de ce magnifique coeur ovale, le rugby des cours de récréation, des cartables "bourrés de coups de poing" comme disait Nougaro et transformés en gonfles, enchante le lecteur.

Rugby des origines bien sûr, fait d'anecdotes, de souvenirs d'enfance et de jeunesse, de Grenoblemedium_acoeurovale_33_.jpg à Pontarlier, d'Oyonnax à La Mure et à La Tour du Pin. Rugby alpin et jurassien frisquet, où la rosée et la sueur se confondent, où la mêlée fume encore plus que le brouillard, où la neige fondue sert de piste d'envol. Mais l'anecdote et le souvenir particulier, en devenant fables, se hissent (ou plutôt ramènent) à ce qui n'a ni date ni âge : on passe des origines au véritable commencement. La différence ? Les origines sont factuelles, elles vous tombent dessus, comme les fées et les sorcières penchées sur un berceau : on y est renvoyé sans cesse à ce que l'autre et l'extérieur ont choisi pour nous. Le commencement doit tout à lui-même, il n'emprunte rien qui ne lui soit essentiel et qu'il ne sache s'approprier. Le parcours qui mène des unes à l'autre s'appelle l'initiation.

Initiation à quoi au juste ? Au rugby certes, mais à travers lui au grand écart qui relie et dissocie à la fois le dérisoire et le sublime, la nullité crasse et les palmes qui vous transportent sur un nuage, le minuscule et le grandiose. Le droit de se sentir moche et superbe, déplacé, dérapant et assuré, animal stupide et homme virtuose, tué et tueur, n'est pas réductible à une psychologie en montagnes russes : c'est une nécessité à la fois poétique et vitale.

ça commence avec un mental de potache, de guerrier de cour d'école. C'est fait de gnons, de coups qui, dès ton enfance, font de toi un conquistador, un chef de meute, un bandit de vestiaire, un pendard de comptoir. (p. 57)

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En lisant les textes, en savourant les photos, on comprend aussi pourquoi le chasseur aime sa proie et quelle secrète connivence lie le matador au toro, quel amour fatal attire l'alpiniste vers les horribles cimes. A ceci près que la mort est ici mise à distance et reléguée là où elle est, à l'infini : son spectre une fois balayé, ne reste finalement que l'essentiel, le partage d'une même substance qui unit le plaqueur et le plaqué, le terrassé et l'aérien.

A ceux qui craignent que le rugby du commencement initiatique disparaisse, je proposerai une méditation sur cette photo intitulée "A tire d'ailes".

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ça ne vous dit rien ? Mais si bien sûr, on l'a déjà (pardon : toujours) vue. J'en avais sans le savoir publié la version qu'on pourrait appeler étourdiment "paillettes", disons colorisée, par le photographe Romain Perrocheau. Merci à Christian Jean et à Thomas Bianchin de l'avoir rappelée à son identité initiale, d'en avoir donné l'essence dramatique, en noir et blanc bien entendu.

1 - A Coeur ovale, par Christian Jean (textes) et Thomas Bianchin (photos), préfacé par Freddy Pepelnjak et Vincent Clerc, Grenoble : Cielstudio, 2006. Présentation du livre en ligne. Voir Esprit en mêlée le blog de Christian Jean, où quelques-uns des textes sont repris.

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02 décembre 2007

Bourgoin essouffle le temps

Bourgoin essouffle le temps au bout du bout

"Un cri d'alarme" : à l'issue de la 3e journée du Top 14 l'article d'André Boniface dans le Midi Olympique de ce vendredi (30 novembre) appelle de ses voeux un rugby offensif. Il constate le peu d'essais marqués "seize essais en sept matches, dont sept à Paris - il n'en reste que 9 pour 6 rencontres". Le score tourne trop autour des points de pénalité, sanctionnant un jeu fautif mais surtout un jeu attentiste, calculateur, verrouillé et bétonné, et au fond pas très beau. Et de citer en contre exemple le superbe match Stade-français Bayonne du 23 novembre où "l'esthétique était complémentaire de l'efficacité".

Ce que j'ai vu de la 4e journée lui donne à la fois raison et tort : on a vu les deux.
On a vu le rugby planplan de décompte et de realpolitik, le Stade français ayant évité de perdre vendredi 30 contre Dax en pratiquant, il est vrai sous une pluie savonneuse et avec une équipe de mise à l'épreuve (Fabien tu prends des risques, mais c'était bien calculé...), un rugby de pénalités marquées, de défense in extremis, une realpolitik qui s'accommode avec une mêlée défaillante et une touche approximative, les yeux rivés sur le tableau de score.

Mais quel beau moment en revanche, "esthétique et efficace", que cette haletante rencontre entre Clermont et Bourgoin hier soir ! On a cru jusqu'au bout que le match pouvait basculer dans l'un ou l'autre sens. Jusqu'à l'essoufflement qui met les joueurs à genoux en transperçant leur diaphragme, en suivant la buée dégagée par leurs regroupements ahanants, en balayant du regard les attaques transverses qui se renversaient d'un côté à l'autre du terrain, sans cesse, sans répit, sans peur et... sans reproche (très peu de pénalités). On sort de là le souffle coupé - je parle de moi, "couch potatoe" devant la télé. On était à la fois dans le réel de ce qui se passait là devant nos yeux et dans une page littéraire d'un roman de Tillinac décrivant les déplacements de la mêlée comme ceux d'un animal brûlant et multiforme.medium_Sablier.jpg

Jusqu'au bout ? Mais qu'est-ce que le bout d'un match comme celui-ci ? C'est le bout du bout, au-delà de la 80e minute, traversant la sirène. C'est le moment où le temps du jeu s'impose comme le seul temps réel, celui qui ressemble à une temporalité de théâtre conduite non par l'horloge et sa vide scansion, mais par l'action... qui prend les choses en main et qui finit non pas parce que "c'est fini", mais de l'intérieur,  faute d'aliment, faute de combattants : par exhalaison pure. Une fin digne de ce nom, allusion magnifique à la vraie fin, celle dont on meurt "de sa belle mort".

Mû au dernier moment par la possibilité de marquer encore un essai qui (s'il était transformé - mais ça, il vaut mieux ne pas y penser maintenant) pourrait lui donner la victoire en renversant le match une troisième fois, Bourgoin se lance dans cette dramaturgie éperdue qui n'en finit pas d'attaquer, de passer, de piquer et d'aller, d'aller, d'aller encore. Et on voit sur l'écran tv défiler les minutes : 79, 80, 81...

medium_Aeolus1.jpgL'arbitre et les spectateurs attendent la rupture d'action, comme on attend à l'opéra que le souffle du chanteur mette de l'intérieur le point final à la dernière note par exhalaison, et voilà que le temps est distendu : il n'en finit pas de chanter, de pousser sa note, et Clermont défend, défend, patiemment mais quand même un peu étonné, comme l'orchestre continue à accompagner ce souffle de diable qui s'alimente on ne sait où. Ca finira bien par finir, oui, et l'orchestre peut poser ses instruments, ouf, sa lecture de la partition était la bonne (il n'y a pas de reprise), Clermont a gagné. Mais quand même : plus de deux minutes de point d'orgue, c'était presque un da capo, une forme de résurrection.

P.S. Pour une analyse de la "realpolitik", voir Rugbymane, article Rugby défaite.

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07 octobre 2007

Un haka reconverti

Un haka reconverti. Réflexions sur une opération esthétique

Beaucoup de choses ont été dites sur le haka des All Blacks, et je vais en remettre une couche arpès le match du 6 octobre.

Quel est au juste son statut ? C'est une admirable chorégraphie rituelle, mais une chorégraphie : alors il faudrait la produire avant les hymnes nationaux - ce qui contribuerait à élever le niveau des divertissements d'avant-match. On pourrait de la sorte avoir un festival de hakas, car il y en a pour toutes circonstances. Mais à l'évidence, les All Blacks l'utilisent comme un deuxième hymne qui leur appartient en propre, et lui donnent un caractère intimidant. Pourquoi alors seraient-ils les seuls à bénéficier d'un second hymne ? On m'objectera qu'il y va de leur "identité"... c'est comme si on coupait les griffes à un chat, etc. Mais l'identité n'est pas un motif pour rompre l'égalité : les Ecossais n'ont jamais imaginé danser la gigue, les Italiens la tarentelle, les Français le French cancan, la java (euh pardon la sumatra ? la bornéo ?), etc., après les hymnes nationaux et juste avant le coup d'envoi...

La réponse à la question est en partie dans le contenu même du haka : il est sans réplique, c'est une danse absolue. Avec une tarentelle, une gigue ou une valse, on peut faire de l'esprit, de l'autodérision, on peut même atteindre le beau, mais on ne va pas jusqu'au sublime. Le haka fascine : son effet repose sur une esthétique du sublime - on est happé, on s'en veut de ne pas avoir trouvé quelque chose d'aussi fort. Et, tel un oiseau fasciné par le chat qui l'hypnotise avant de le dévorer, on ne peut s'empêcher de regarder comme on regarde dans un gouffre, on est à la fois apeuré et transporté. La force de ce haka est d'excéder le beau pour parvenir au terrible, forme de l'admirable. On ne peut pas, comme Ulysse le fit avec le chant des Sirènes, se boucher les oreilles (ici fermer les yeux) ou s'attacher quelque part pour ne pas voir. Les Sirènes exercent une séduction, mais le haka ne séduit pas : il exalte et horrifie à la fois. Inutile de s'en détourner car il n'appelle aucune réponse, il n'appelle qu'une contemplation muette : il est par définition sans réplique.

Que faire alors devant cette chorégraphie ? Il faut savoir que c'est une chorégraphie, savoir que c'est sublime et que le sublime, comme la chorégraphie, est fragile : il suffit d'un tout petit décalage pour qu'il sombre sinon dans le dérisoire, du moins dans le déplacé. Un grain de sable peut rompre le charme, et faire que "ce n'est pas ça". Car le sublime ne repose pas sur un secret de fabrication maori : il y a belle lurette que les trucs en ont été éventés au IIe siècle de notre ère par le pseudo-rhéteur Longin, dont le Traité du sublime fut traduit en français par Boileau en 1674.
 
Réduisons les choses à l'aspect chorégraphique. L'essentiel repose ici sur une occupation fantasmatique de l'espace qui s'effectue paradoxalement par un dispositif chorégraphique presque immobile : un espace effrayant tout entier projeté vers l'avant et vers le haut, reposant sur la visibilité des visages, de la face avant du corps des danseurs, et sur des gestes esquissés vers l'avant (d'autant plus énergiques que leur force est dans leur rétention-projection) ou effectués de bas en haut genoux fléchis. L'espace ainsi produit est ce qu'on appelle une "quantité esthétique" : il n'est plus mesurable en unités rationnelles... il devient une immensité, le théâtre de la défaite annoncée.
Alors, étant entendu qu'il faut accepter le "sans réplique" en consentant au regard, il faut trouver quelque chose qui frappe cet espace, qui l'oblitère, qui en bloque l'expansion et qui le ramène à sa quantité mathématique. Exactement ce qu'ont fait les Bleus, et cela dans trois dimensions, avec une grande pertinence : la photo (AFP) ci-dessous l'illustre très bien (1).

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1° Blocage de l'expansion vers l'avant. Il suffisait de s'approcher, au plus près, jusqu'à faire croire aux danseurs qu'on allait les toucher : audace sacrilège sans doute, mais qu'il suffisait de suggérer. Plus prosaïquement : un danseur qui sent, à la suite d'une erreur de trajectoire, que son mouvement risque de heurter une cloison est déstabilisé. Il doit reprendre ses marques. Ici, c'est le mur qui s'est approché, ce n'était pas prévu et ils sont redevenus ce qu'ils sont à ce moment : de simples et beaux danseurs.

2° Blocage de l'expansion vers le haut. Reconvertir le fléchissement des genoux en abaissement. Comment ? En n'ajustant pas le regard sur l'horizontale du vis-à-vis, mais en restant debout, de telle sorte que les regards se croisent sur une ligne oblique de haut (Bleu) en bas (Black). Les toiser, tout simplement. Facile, puisqu'ils s'accroupissent presque ! Mais cela ne pouvait se faire que de près : souriez, on vous regarde, on vous trouve beaux, mais pour le sublime vous repasserez. C'est une variante de la fameuse figure du silence d'Ajax lorsque Achille vient lui parler sur le seuil des Enfers.

3° Déviation de l'espace héraldique, entièrement capté d'ordinaire par la puissance de la danse: en principe les spectateurs n'auraient dû avoir d'yeux que pour les danseurs. Et là ce fut la bonne idée des couleurs : dévier le regard du spectateur, l'obliger à se partager entre les deux équipes par l'exhibition de couleurs flamboyantes autant que symboliques - bleu blanc rouge - exhibition d'autant plus remarquée qu'on n'était pas en France ! "nous sommes visibles, nous portons nos couleurs, ce moment nous appartient autant qu'à vous". Ajoutons à cela la neutralisation du noir en gris (la guéguerre du maillot) : les Furies (je parle de celles qu'on a dans la tête) n'ont pas pu déployer complètement leurs ailes.

Il restait, pour soutenir cette opération de reconversion esthétique, et pour qu'elle ne sombre pas elle-même dans le dérisoire, à jouer un match digne de ce moment de désamorçage. Il restait à faire le plus gros! Mais la lucidité et l'à-propos sont précieux, même dans les petites choses.

1 - Voir aussi la photo sur le site de Sport365, avec un article de J. F. Paturaud. 

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